Isabelle SZLACHTA, une âme d’artiste

20 novembre, 2011

UNE JOURNEE DE PLUS

Classé sous Nouvelles — Isabelle @ 21:57


Jacques se réveille ce matin là, les lèvres mouillées et avides de désir.

Il aurait aimé entendre une voix chaude.

Un accent hongrois.

Près de lui.

Une voix à embrasser. Une voix à caresser. Une voix à enlacer.

Une voix à savourer comme un bonbon au miel.

Il ouvre les yeux sur l’oreiller livide soigneusement navré. Un silence de déshonneur brise l’espace.

Le visage de Jacques se fendille d’une zébrure anguleuse.

Dix heures…

Le café du matin prend l’odeur d’un bouquet brûlé depuis longtemps, depuis qu’il a cessé d’aimer.

Remuant la petite cuiller, Gad tourne les paupières vers l’intérieur de son âme pour explorer les bassesses de son univers secret.

Combien de temps reste-t-il là, assis, engourdi par le passé qui l’aspire au fond du trou de sa mémoire…

Délité, le prestigieux homme brillant des grands jours…

Le fracas pesant de l’atmosphère de pierre l’extirpe de son absence.

Pour mieux parenthéser son existence, Jacques a recours à la vive morsure rouge du tabac.

Cela fait bien longtemps qu’il passe, malgré les mots,  ses journées à apprendre à devenir inaccessible et indifférent au monde…

Avec les années, son faciès est devenu sec comme le marbre.

Jacques avait peur. Pire. Il était terrorisé.

Jacques avait fini par se satisfaire de sa maigre vie dans laquelle il s’était engouffré sous un ciel d’averse.

Sa vie n’est plus à vivre.

Elle est à vivoter.

Apathique.

A siroter au fond des tiroirs des possibles et des ténébreuses vérités.

Il se lève et entame un combat muet et douloureux avec un second café.

Avec une autre cigarette.

Avant le journal.

Avant le net.

Pour accrocher sa vie à celle des autres et adhérer au temps qui passe.

Animer sa triste vie de quelques images derrière un écran, images qui, finalement, le confortent davantage encore dans sa position d’animal solitaire et sauvage.

Bien sûr qu’il aurait désiré une renaissance…

Bien sûr…

Supprimer d’un revers de gomme les fêlures de sa vie qui l’avaient transformé en bloc d’inox brisé.

Il vivait en Bretagne sous la pluie qui, disait-il parfois, finirait par laver, noyer l’obscurité de son âme.

Les chances, quand elles passaient, finissaient inévitablement dans le mauvais registre et filaient vers l’oubli.

Un autre café.

Une autre cigarette.

Un ciel caverneux.

Un temps suspendu au bout d’une toile d’araignée interrompue.

Les aiguilles de l’amour auraient pu crever son ennui.

Au fond il en rêvait…

Il ne demandait que ça….

Mais il ne leur permettait pas d’entrer dans ses refrains.

Il ne demandait plus rien.

A personne.

Depuis longtemps.

Visage de granit.

Seule l’idée de son propre anéantissement martèle sans cesse son esprit.

On n’achète pas sa vie.

Pas plus que l’amour avec un rendez-vous séducteur.

Il aurait juste fallu s’engager et regarder l’ouverture du ciel.

Oser recruter les poètes.

Oser la générosité.

Depuis longtemps Jacques ne savait plus aimer les hommes.

Ou parfois.

Seulement sous le ciel d’orage, quand le tonnerre lui assourdissait les oreilles.

Le jour se lève.

Avec son implosion d’étoiles.

Invisibles pour les yeux de Jacques.

Il palpe les fissures de sa vie.

Muet.

Taciturne.

On n’achète pas son âme.

Il fait jour.

Une nuit comme les autres s’engouffre dans le silence de sa bulle.

Jacques s’allonge.

Sur sa vie. Sur sa mort.

Qui tombe.

Comme un couperet.

Jacques se terre sous l’averse.

Pour toujours.

©Texte original Isabelle Szlachta

14 Réponses à “UNE JOURNEE DE PLUS”

  1. Juan dit :

    Mes impressions : Sinistre ce texte !

    Mais d’où vient-il ? De quel souvenir douloureux est-il la résurgence ? Son atmosphère est si éloigné de tes toiles. A moins qu’il n’éclaire la peinture ..

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  2. Isabelle dit :

    Oui Juan,
    Sinistre ce texte tu as raison! sourires…
    Rassure-toi je vais bien! Il date de plusieurs années déjà. Une caricature très noire de quelqu’un que j’ai connu…
    Bon….bien noircie quand même la caricature, rires!
    Non, ce texte n’éclaire pas mes toiles. C’est juste un épisode de ma vie que j’ai voulu banir en quelques sortes en exacerbant une plombante sinistrose! rires!

  3. lezardsdhiver dit :

    Tres beau texte, ça me rappelle des choses, le cafe, la clope (pour parentheser ma vie lol), tres triste, tres dur mais tellement realiste, il n’y a pas que Gad qui est comme ça j’en connais beaucoup d’autres…..
    Mais tu as connu Gad Elmaleh??????? mdrrrr (non desole c’est nul, mais je le laisse…)
    Bisous

  4. Juan dit :

    Bonsoir Isa !

    Est-ce que toutes les femmes regardent leur compagnon de cette façon-là ?

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  5. Isabelle dit :

    Bonsoir Juan,
    Non bien sûr. Et ne va pas imaginer que j’ai regardé mes compagnons de cette façon!!
    Même lui.
    Ce texte, je l’ai écrit après une rupture difficile. J’ai juste eu besoin de me convaincre à travers ce texte que cette rupture était une bonne chose pour moi. Sans doute idiot, mais ça m’a aidé.
    Gad a lu ce texte après coup. Et on en a bien ri!…..
    C’était un homme exigeant et très indépendant. Mais aussi très intelligent. Ce qui lui a permis de rire…!
    Je t’embrasse Juan.
    Bien à toi

  6. Juan dit :

    Bonsoir Isa !

    Ah la façon dont les femmes nous voient !

    J’ai relu beaucoup de textes sur Natacha Campusch, et je me demande comment elle voit les hommes, elle aujourd’hui, à ton avis !

    Je t’embrasse Isa !

    Bonne soirée…

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  7. Noah Norman dit :

    Quel talent ! Même s’il date d’un certain temps…J’aime le rythme des mots, on dirait qu’il est cadencé sur des gouttes de pluie par un sombre jour de Bretagne où le ciel gris foncé de cette âme se confond avec le noir de l’ardoise et la dureté du granite…

    Très beau texte, bravo Isa. Tu devras t’y remettre !

    fraternellement,

    Nono

  8. Juan dit :

    Bonsoir Isa !

    Ce soir dans Pollen Foulquier passe avec Gérard Davoust quantité de chansons nostalgiques, comme La Jeunesse d’Aznavour.

    Le calme de la nuit n’est troublé que par quelques grillons. Le ciel étoilé est revenu. Le village est silencieux comme tu aimes.

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  9. Isabelle dit :

    Noah,
    Merci pour tes mots; je vois que tu as ressenti à travers ce texte exactement ce que je voulais exprimer et cela est un plaisir pour moi que de savoir cette atmosphère traduite et reçue.
    Oui, tu as raison, il faudrait que je m’y remette!
    Bises à toi!

    Juan,
    J’aime le ciel étoilé sur le village silencieux oui……………….
    Quant à Natacha Campusch, je pense que, comme tout le monde, elle se construit avec les éléments qui ont parsemé sa vie. Certains composent avec des évènements plus lourds que d’autres, mais c’est tout cela qui font de nous ce que nous sommes aujourd’hui.
    Je pense qu’elle regarde les hommes avec une certaine sagesse et une grande compassion. Peut-être est-ce que je me trompe…c’est juste ce que je pense…

  10. Bigou dit :

    Je suis passée hier à la foire aux croutes ………(bien sur, tu n’ y étais pas :-) )
    Alors, j’ ai continué ma balade sur le bord de mer ……….sous le soleil !

  11. Isabelle dit :

    Bonsoir,
    Décidément, deuxième fois que l’on se rate…! J’étais partie sur la côte merveilleuse vers Goulien, du côté du cap Sizun où la mer était sublime aujourd’hui….
    J’espère que la prochaine sera la bonne!
    Faudrait qu’on se prenne un café quelque part :-)
    A plus!

  12. Bigou dit :

    Merci pour ton mot de ce soir …cela fait chaud au coeur ! …..j’ai passé la journée en mer ……..prendre un grand bol d’air FRAIS …..
    OK pour le café !
    à bientôt .

  13. Bigou dit :

    oui…..nous allons bientôt partir pour plusieurs semaines si tout va bien , ce que nous faisons tous les ans à la même période ……mais, j’ espère revenir
    :-) )….. nous boirons ce café au courant de l’hiver ok ?
    Je te souhaite une bonne rentrée et, de bons moments au Guilvinec .
    à bientôt .

  14. Philippe dit :

    Toujours aussi imagé, coloré (même en noir!) et visuel! Parfois je sens que c’est cette touche de visuel que tu parviens à introduire dans tes nouvelles qui manque à mes histoires. Peut-être est-ce le fait d’être également une artiste graphique qui te permet de travailler les images dans tes textes avec tant d’aisance (j’ai été voir une exposition de dessins de Victor Hugo qui tendrait à confirmer cette thèse!), si c’est le cas je suis mal pris parce que je dessine comme un pied!
    Vivement la prochaine histoire, j’ai toujours autant de plaisir à découvrir tes textes!

    Philippe des rives du Léman

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