Isabelle SZLACHTA, une âme d’artiste

4 novembre, 2007

LE CAFE DE LA MARINE

Classé sous Eclats de mots,Nouvelles — Isabelle @ 0:19

La voiture s’arrêta dans un cliquetis métallique, et le nuage de fumée bleue qui la suivait s’évapora nonchalamment devant l’océan.

Cette place devant la digue, dans cette station balnéaire bretonne hors saison, collait bien avec Gad et son aspect un rien désuet. Les cheveux un peu trop longs et une barbe de trois jours lui conféraient un air d’artiste qui se cherche. Tee-shirt et pantalon noirs, il transpirait dans sa vieille Roover dont les vitres fatiguées étaient définitivement bloquées. Le chauffage, conforme au fonctionnement général de l’engin, était coincé en position maximale, et Gad avait négligemment jeté sa veste sur le siège du passager.

Maintenant il lui fallait récupérer son briquet et son paquet de Dunhill qui avaient glissé sous la banquette, lors du dernier virage avant la côte. Maugréant comme à son habitude, plié en quatre entre le siège et le volant, Gad fouillait le tapis de la Roover jonché de bouts d’enveloppes sur lesquelles il avait, l’après-midi, griffonné des numéros de portables et des prénoms de filles. Cela le faisait rêver…Le faisait sortir parfois de la solitude pesante dans laquelle il s’enfermait si souvent…

Dès qu’il avait un peu d’argent, il errait sur des réseaux téléphoniques où hommes et femmes s’étalaient… Il en avait déjà rencontré plus d’une sur ces braderies, et c’était devenu comme une drogue. Il s’était pourtant promis d’arrêter, convaincu du ridicule de l’option, et l’avait promis aussi à Véro.

Mais bon. Les affaires sont les affaires. Il lui fallait de la viande fraîche pour alimenter les nouvelles chansons qu’il écrivait, et qui finiraient, comme toutes les autres, dans un grand livre vert destiné à l’oubli. De toutes façons, Véro n’en saurait rien.

A 800 Km d’ici, elle pouvait bien l’attendre. D’ailleurs, pensait-il souvent, elle ne savait faire que ça.

Ses yeux verts virèrent au gris en apercevant qu’il avait, une fois de plus, oublié ses lunettes…

Exécutant mille efforts pour distinguer les lettres, il essaya de déchiffrer le nom du bar où Karine lui avait donné rendez-vous tout à l’heure. Pestant après ses yeux fatigués, il se résigna à faire confiance à sa mémoire enfumée. Café de la marine… ça devait être ça…Le bar à Gilou, ça, c’était quand lui-même fixait le rendez-vous. Mais aujourd’hui, il n’avait pas choisi le lieu de cette première rencontre avec Karine.

Il avait un peu d’avance. Tant mieux. Gad avait horreur de se dépêcher.

Il pensa à Véro. Il ne savait même pas s’il l’aimait. Il lui fallait juste plusieurs histoires en même temps. Plusieurs brûleurs sur la même gazinière…Tant qu’il y avait du gaz !

Gad enfila sa veste avec maladresse. Le soir qui tombait avait amené la fraîcheur du large, et la Roover n’était plus très hermétique. Remontant son col, Gad ressentit un malaise familier. Il était rarement très fier de ce qu’il faisait, et il n’en menait pas très large…Véro n’en saurait rien.

Et puis, il était doué pour bluffer.

Il n’allait tout de même pas changer d’attitude pour une fille, et se mettre à devenir fidèle ! L’essentiel était de se faire plaisir.

Au diable les sentiments !

Il aimait plus que tout ces rencontres insolites avec des inconnues dont il ne connaissait rien.

Tout était possible.

Changer de nom.

De vie.

Pour un soir.

Romancier, il avait l’imagination débordante et elle lui avait toujours permis de sortie tête haute de n’importe quelle histoire.

Alors pour Véro, il ne se faisait pas de soucis.

Quelques mots et une voix charmeuse suffiront pour promettre monts et merveilles qu’il ne tiendrait pas, mais ça arrangerait les bidons pour quelques temps.

Histoire de se refaire une santé.

Par chance, Gad s’était garé dans un coin un peu sombre de la place St Vincent.

De là où il était, profitant de l’avance inespérée que lui avait accordée sa Roover, il pouvait apercevoir le café de la marine.

La façade du bar était sordide.

La peinture jaune de la devanture était plus que défraîchie et de longues écailles pendaient par endroit, attaquées par les embruns.

Les baies vitrées, doublement grasses par le vent marin et la cuisson des crêpes, donnaient sur la petite place.

L’endroit était crasseux mais plaisait à Gad.

C’était insolite, et il n’y rencontrerait pas Paulo ou Yann qui devaient être ce soir chez Gilou pour un concert de musique celtique.

Gad avait en horreur ces rengaines au biniou et avait refusé l’invitation de ses deux potes, préférant la chasse à la lingerie aux sons éraillés de la musique de sa terre natale.

Il aurait même préféré les gémissements d’une femme vulgaire aux sonorités stridentes d’une guimbarde.

Alors le choix était vite fait.

Et puis, après tout, pour un soir, n’importe laquelle ferait l’affaire, bien que ses goûts fussent soignés.

Après avoir donné un coup d’essuie-glace qui étala la pluie davantage, Gad scruta la salle enfumée du bar.

Deux filles étaient assises à la première table, un énorme chien à leurs pieds.

Bien qu’elles soient jolies, elles étaient trop jeunes pour que l’une d’elle soit Karine.

Trois tables plus loin, une grosse dame mélangeait un thé citron en fumant une pipe qui semblait réchauffée.

Les cheveux gras plaqués sur le front, elle devait avoir pris l’averse et sa jupe fleurie laissait entrapercevoir des cuisses qui s’étalaient sur la chaise, en ondes molles.

Gad en eut le cœur soulevé.

Au fond du bar, on distinguait quatre hommes torses nus, couverts de tatouages. Ils jouaient à la belote.

Leur table encombrée de chopes était ronde et on devinait par-dessous les coups de genoux que deux d’entre eux se donnaient pour tirer avantage au jeu.

Les gestes décousus du plus gros d’entre eux laissaient présager les injures peu délicates qu’il vociférait à son adversaire.

Gad pensa que Karine aurait tout de même pu trouver un lieu moins miteux.

Lui qui avait connu le grand luxe quelques années auparavant, il en était résolu à des rendez-vous dans des bars sordides.

Cela faisait au moins dix minutes qu’il était assis là, dans sa voiture.

Les arbres qui s’égouttaient de la dernière pluie laissaient tomber sur le pare-brise des auréoles mouillées qui déformaient les personnages du bar.

Troisième cigarette…Merde, pensa-t-il, si ça se trouve, j’en n’aurai pas assez d’un paquet.

Deux parapluies noirs apparurent au coin de la rue, abritant deux jupes dessous. On devinait les longues jambes fines de deux femmes.

Cette vision accéléra le cœur de Gad, qui, malgré son âge avancé, réagissait vite à de telles images.

De ce côté-là, son corps fonctionnait bien.

Les créatures, suivies du bruit que leurs talons hauts déposaient sur l’asphalte mouillé, passèrent devant le bar, et poursuivirent leur route.

Le corps de Gad se détendit.

Deux d’un coup, de quoi alimenter plusieurs chansons…Tant pis…patience.

Il avait déjà dans l’esprit le parfum des jeunes femmes qui traînait dans un sillon.

Une femme aux cheveux mi longs et frisés le sortit de son vagabondage. Vêtue d’une longue veste verte qui lui tombait en cascade jusqu’aux genoux, elle poussa élégamment la porte du vieux bar.

Sa présence gracieuse était incongrue dans ce cadre. La pluie que ses yeux verts déversèrent dans la gargote cloua un instant les joueurs de belote.

Le plus gros d’entre eux risqua un sifflet peu courtois.

Le corps de Gad se hérissa et il sut à cet instant précis que c’était elle. Karine.

D’un geste las et féminin, elle ôta son enveloppe verte pour laisser avantageusement apparaître une superbe petite robe imprimée qui s’arrêtait à mi-cuisses.

Ses cheveux de jais donnaient un visage d’ange à cette anatomie de déesse. Elle était sublime.

Divine.

Sous le châle transparent qui couvrait son buste, Gad apercevait de fines épaules dénudées qui ne pouvaient être que celles de Karine.

Elle ouvrit son sac, en sortit un livre de poche et un paquet de Royal menthol. Plus de doute. C’était le code.

C’était bien elle.

Paralysé dans sa voiture, Gad fut terrassé.

En un éclair de temps, il était une fois de plus tombé amoureux fou d’une paire de jambes qu’il devinait couvertes de soie, de boucles d’ébène qui dansaient somptueusement autour de ce visage.

Subjugué par tant de grâce au bout de chaque doigt, Gad observait depuis sa voiture.

Il se demanda soudain s’il allait être à la hauteur.

Comment cette divinité pourrait l’aimer, lui, breton pure souche ours sur les bords et chaud lapin au milieu…

Il lui fallait du temps. Du temps pour oser. Pour libérer son esprit libertin. Pour gommer les visages de ses histoires précédentes.

Karine avait la beauté rare d’Armelle, son plus bel amour.

Les silences de Véro.

Les longues jambes de Marie.

Le petit nez retroussé de Samia.

Cette manière désinvolte de tirer sur sa cigarette qui lui rappelait Natacha, son premier flirt.

Toutes les femmes rassemblées en une seule. Celle qu’il voulait. Qu’il lui fallait. Karine…

Elle avalait sans pudeur à cent mètres de lui, un café noir, jambes croisées au-dessus d’un talon qu’elle avait abandonné sous la table.

Gad prit son portable en priant Dieu qu’il ne fusse pas déchargé. Dieu était là…

Merde, un message de Véro. Il l’effaça sans même l’avoir lu. Plus rien ne comptait que Karine. Karine…

Sans lunettes, il composa tant bien que mal le numéro de la belle sur le clavier, grognant une fois de plus après les touches du portable qui, vraiment, n’étaient pas faits pour ses gros doigts.

La sonnerie retentit à son oreille. Fébrilement, Gad guettait les gestes de Karine. Celle-ci ouvrit son sac à main après avoir déposé la petite cuiller sur la table grasse.

Il savait qu’à la quatrième sonnerie, il aurait son répondeur.

Il fut sauvé par les aboiements intempestifs du gros chien. Karine, surprise, lâcha son sac qui tomba sur le sol.

Tant mieux, elle aurait son répondeur.

Gad bafouilla quelques excuses, qu’il avait été retenu par son musicien Loreen passé à l’improviste, mais qu’il filait pour rattraper le temps perdu.

Il vit Karine écouter son message, puis se commander un autre café.

C’était bon, elle attendrait.

Malgré la pluie, il distinguait les longs ongles vernis de mauve de Karine, qui soulignaient l’imprimé de sa robe et ses yeux verts.

Qu’allait-il lui raconter…Son esprit était si fertile en chicane qu’il avait toujours du mal à savoir à l’avance ce qu’il allait inventer… Il saurait l’aimer. Refaire le monde.

Après tout, il s’emmerdait avec Véro à lire l’équipe coincé dans un fauteuil, à boire du café en poudre.

Leur amour avait pris des allures de fleurs fanées, à qui, il est vrai, Gad ne donnait jamais d’eau fraîche. Il avait toujours laissé faire le temps sans se soucier d’entretenir les trésors qu’il avait entre les mains. Il n’avait jamais rien vu venir.

Il s’étouffa en avalant une bouffée de nicotine sur la dernière cigarette qu’il venait d’allumer avec une précision de chirurgien.

Ses échecs amoureux plein la tête, il se demanda s’il ne ferait pas mieux de changer de billet et de filer chez Gilou boire du blanc avec Yann et Paulo.

Mais c’était plus fort que lui. Il savait que cette fille était la bonne. Qu’avec elle, ce serait huîtres et Sauternes.

Il lui promettrait tout l’amour dont elle avait besoin.

Les mots, c’était son affaire.

Il savait. Il avait l’habitude.

C’était un beau parleur et il savait, oui, faire craquer les femmes.

Il se tirerait bien de ses absences injustifiées d’artiste, de ses rendez-vous secrets, et de son humeur massacrante.

Il aurait bien allumé le verre dépoli du plafonnier pour vérifier l’heure, mais il ne voulait pas que Karine le voie dans sa vieille Roover.

Dans le rétroviseur, il apercevait toute la baie de son enfance dont la corolle blanche des vagues le berçait d’illusions perdues. La frange des galets se délitait.

Même l’océan perdait ses limites.

Gad aurait bien pris une dernière cigarette, mais le paquet vide s’offrait à lui de sa bouche béante entourée de lèvres rouges.

Une Saab bordeaux vint se garer entre Karine et lui. C’était l’occasion où jamais.

Avec une agilité désinvolte, Gad s’extirpa de sa Roover sans que Karine puisse le voir.

Un grand brun sortit de la Saab, claquant fermement la porte.

L’homme prit le temps de se repeigner, saisit un bouquet d’iris dans un cellophane de fleuriste, une petite sacoche dans l’autre main.

Le grand brun se dirigea vers le bar, trois bolducs volant au vent.

Gad lui emboîta le pas.

Karine leva les yeux et sourit

Courtois devant sa belle, Gad devança le grand brun chargé pour lui ouvrir la porte.

Celui-ci le remercia d’un regard toisant.

A la vue de Gad, Karine se leva. Le cœur du romancier se mit à battre la chamade et il eut soudain les mains moites.

Il s’efforça de refermer la porte sur la pluie menaçante qui battait la grande vitre.

Il respira un grand coup l’air vicié du bar, toussota pour éclaircir sa voix éraillée par le tabac, et s’élança vers Karine.

Celle-ci découvrait la pointe mouillée de sa langue rose qui pointait entre deux rangées de belles dents éclatantes qui illuminaient encore mieux le vert de ses yeux délicatement soulignés d’un fin trait mauve.

Gad faillit en perdre son aplomb.

La fée se laissa enlacer par les bras longs, chauds et enveloppants.

Guillaume…murmura-t-elle, lovée dans les bras du grand brun, le vert de ses yeux planté dans ceux de Gad qui, debout, eut une sueur froide.

Guillaume entoura le corps sublime de la longue veste verte dont le parfum faisait chavirer Gad.

Après avoir réglé les deux cafés, Guillaume sortit, la belle à son bras.

Karine tenait le magnifique bouquet d’iris qu’on aurait dit sorti tout droit de sa robe.

Elle s’installa près de Guillaume dans la Saab.

Celui-ci fit ronfler le moteur de la Suédoise, et après avoir lancé une gerbe d’émeraudes vertes dans le regard de looser de Gad, Karine et la Saab furent avalées par la pluie.

Gad était toujours debout au milieu du bar.

Il tenait serré le corps de son feutre d’écrivain dans sa poche.

Toute sa vie venait de s’évaporer avec l’averse, avec ses illusions.

« Vous désirez ? », demanda le garçon…

©Texte Isabelle Szlachta, mai 2004

(Si tu te reconnais…… je sais que ton intelligence suffira à me pardonner, étant donné le contexte de l’époque Clin doeil. Et puis, tu sais combien cette histoire est romancée! Les artistes ont l’imagination plus que fertile! )

6 Réponses à “LE CAFE DE LA MARINE”

  1. Gégé dit :

    Je m’incline devant cette facilité d’écriture. Moi qui n’aime pas lire des tartines sur un écran, je n’ai pas pu quitter mon pc avant le dénouement. Tout y est fluide, c’est bien écrit… Great Work!

  2. lezardsdhiver dit :

    J’adore tes p’tites histoires, elles me font penser a des thrillers que je lisais de James Hadley Chase….. Une atmosphere souvent glauque et cracra, avec le heros un peu looser…. Je me suis abreuve de ces romans pendant des annees et dans tes ecris je retrouve un peu ce style tres simple et une chute etonnante….
    Bisous
    Bon c’est pas moi je ne me suis pas reconnu mdrrrrrrrr

  3. Coriolis dit :

    Bonjour Isabelle,
    Et bien je découvre tes talents de romancière !!! Bravo, tu réussis à nous tenir en haleine tout du long !!! J’ai vraiment apprécié te lire !!!
    Bien à toi, à bientôt !!!
    :o )

  4. Isabelle dit :

    J’adore ça écrire…
    Cette nouvelle ne date pas d’aujourd’hui.
    J’avais à l’époque commencé à écrire un roman, si si!!!
    Il n’est pas terminé… je compte bien m’y remettre.
    Pour pouvoir l’achever, je dois me remettre à écrire d’autres choses, ;-) , retrouver le plaisir des mots qui coulent du stylo en cascade fluides, qui sautent de rocher en rocher en gerbes d’étoiles.
    Je reprends la plume…pour mon plus grand plaisir…et aussi, ;-) le vôtre.
    Merci pour vos mots si porteurs.

  5. Philippe dit :

    Bonsoir!
    Ayant été touché par ton commentaire sur mon blog, j’en ai profité pour rendre visite à mon tour à ce beau blog dont j’apprécie l’ambiance calme et rêveuse (en tout cas c’est ce que j’ai ressenti).
    Je n’ai pas encore tout lu mais cette nouvelle m’a bien plu, un petit monde et un personnage qui prennent vie en si peu de mots, c’est fort!
    Meilleures salutations et bonne continuation!

  6. paindepices dit :

    Bonjour Isabelle, c’est le » café de la Marine » à Quimper?j’ai adoré cette nouvelle.Tu devrais écrire plus souvent.Bonne continuation!

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