Isabelle SZLACHTA, une âme d’artiste

1 septembre, 2007

INCOGNITO

Classé sous Eclats de mots,Nouvelles — Isabelle @ 23:21

INCOGNITO dans Eclats de mots aout_210

Ce noël là ne fut pas un noël comme les autres.

Sans dinde ni caviar, ce noël s’effeuilla en pluie de diamants calfeutrée dans la brume.

Une petite maison aux volets bleus.

Une cheminée qui flambait, et promettait de détourner les âmes déçues.

Un noël de flanelle et de coton.

Un noël breton.

Loin des paradis fictifs.

Une magie.

C’était il y a six mois déjà.

Loïc, depuis, avait disparu dans des phrases parfumées de mensonges, caché derrière des grands éventails asiatiques.

Gwenaëlle avait longuement cherché à le retrouver. Lui que tout le monde trouvait formidable.

Maintes fois elle s’était heurtée au répondeur glauque qui promettait un retour rapide, et elle s’était résignée à vivre dans l’ombre d’idées auxquelles elle s’accrochait comme à des bulles d’oxygène.

Elle ne savait plus rien de lui, il s’était évaporé comme une larme sèche dans l’océan.

Ce premier jour de juin, Loïc avait fait le plein de sa voiture à Guérande, où il n’était pas connu.

Il avait passé plusieurs coups de fil depuis une cabine.

Au volant de sa Cadillac rouge, il dévorait l’asphalte. Cela faisait déjà quelques heures qu’il avalait le long ruban gris à 180 Km/h.

Depuis six mois, il s’était emmuré dans un silence plus épais que la terre et s’était retiré du monde.

Une autre vie.

D’autres plaisirs.

Un autre nom.

D’autres lits.

D’autres chaleurs.

Il avait rempli sa vie morne et étriquée à coup de mauvais blanc, de cigarettes et de filles.

Allez savoir pourquoi…

Plus d’une fois il avait failli rentrer chez Gwenaëlle.

Mais la perspective d’une vie transparente comme de l’eau de source le faisait fuir.

Il avait toujours fui.

Le monde.

Le bruit.

La réalité.

La vérité.

Aujourd’hui, elle le rattrapait.

Il avait envie de vivre.

Dégagé. Heureux.

Et des gouttes d’or s’étaient plantées dans ses prunelles ce matin là.

Allez savoir pourquoi…

Envie de lier noël à l’été.

Envie d’un raccourci entre la neige et les cerises.

Envie d’effacer ce long silence qui dominait sa vie et qu’il ne parvenait plus à ronger.

Il n’avait jamais su dire les choses.

Bien qu’originaire du sud, c’était un taiseux.

Il vivait la nuit, hors des regards du monde, dans une tanière flanquée d’une lourde porte.

Aujourd’hui, il se laissait guider par un besoin irrésistible de déchirer le temps, d’effacer une partie de sa vie, de gommer ce qu’il avait déjà voulu soustraire, sans jamais y parvenir.

Plus il approchait de Colmar, plus son cerveau s’injectait de sang.

Lové derrière son volant, il filait dans un sillon qui se refermait sur lui après son passage.

Incognito.

Comme toujours.

D’une conduite machinale et précise, il s’engagea dans les rues de la ville comme s’il rentrait chez lui après une simple course.

Il lui semblait distinguer le visage de Gwenaëlle dans la pluie qui s’abattait violemment sur le pare-brise.

Gwenaëlle et son piano.

Non.

Aujourd’hui il était décidé.

Rien n’arrêterait sa course folle.

Il irait jusqu’au bout.

Jusqu’à cette maison blanche qui sentait le miel et la lavande.

Il posa sa voiture comme un papillon se pose sur une corolle.

Doucement.

Léger.

Frêle comme un oiseau.

Il glissa mollement jusqu’à la porte. Devant la vitre opaque, Loïc stoppa un instant.

Ne pas réfléchir.

Poursuivre.

Jusqu’au bout.

Doucement.

Sa main droite, au fond de sa poche, se battait avec la molette de son vieux colt.

Il était décidé.

Incognito.

Comme toujours.

Gwenaëlle apparut sur le seuil.

Légère.

Comme un oiseau.

Il n’y eut qu’un bruit sourd.

Une flaque de sang macula le bouquet de lavande qui garnissait l’entrée.

Un sang noir.

Odorant.

Mais léger.

Comme toujours.

Gwenaëlle referma la porte et fut avalée par l’odeur de miel de la maison.

Plus rapide que lui.

Légère.

Frêle comme un oiseau.

Plus personne ne s’inquièterait de lui.

On joue. On gagne. On perd. On meurt.

Comme on a vécu.

Incognito.

Ignoré de celles qu’on avait cru aimer…

©Photo et nouvelle Isabelle Szlachta

8 Réponses à “INCOGNITO”

  1. Juan dit :

    J’espère que ce n’est pas du vécu, !

    Pourquoi tu Colmar ? Tu connais ?

    Tu crois que nous sommes toujours ignoré des femmes que l’on a aimé ?

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  2. Isabelle dit :

    Bien sûr que non, Juan, ce n’est pas du vécu !!
    Cette nouvelle a, une fois de plus, été inspirée par le même personnage que celui de Gad dans « Une journée comme les autres ».
    Colmar, parce que cette ville a beaucoup compté pour moi dans notre histoire, que je ne vais pas te raconter ici bien sûr!
    Je n’ai traversé cette ville qu’une seule fois dans ma vie. Et il y a bien longtemps!

    Maintenant, ignoré des femmes que l’on a aimées, non, bien sûr. Je voulais juste dans cette nouvelle évoquer que l’indifférence laisse place à l’indifférence…….
    Cette histoire d’amour (bien réelle, elle!) a été pour moi aussi enrichissante que déstabilisante. Une histoire qui a laissé des traces. Des bonnes. Et des moins bonnes!!!!

  3. lezardsdhiver dit :

    Toutes ressemblances avec des personnages ayant reellement existes n’est que pure coincidence????????
    J’espere que Gwenaelle va bien et que Loic ne s’est pas trop fait mal avec le pistolet a bouchon……
    L’indifference est le plus grand des mepris…..comme disait mon arriere grand mere
    Enfin il est vraiment tard ou tot alors avant de dire plus de c***¨¨^^es je vais dodo….
    Bisous a bientot

  4. Gégé dit :

    S’isoler et fuir ne mènera jamais personne vers quelque chose de salvateur, non?
    Le début de la fin, en quelque sorte…
    Madoue, me voilà envahi par une vague pessimiste!

  5. Isabelle dit :

    Fabre,
    Ton arrière grand-mère avait raison. L’indifférence est le plus grand des mépris. Je crois bien que c’est, dans la vie, ce qui m’a le plus blessée. Cette histoire est bien évidemment fruit de mon imagination, mais elle puise ses origines dans une histoire bien réelle.
    Je t’embrasse Fabre. A bientôt. ;-)

    Gégé,
    S’isoler et fuir, ça rassure. Cloisonner les choses dans la tête et le coeur permet de passer des épreuves, certainement, mais ces cloisons sont des leures. Rien de salvateur dans tout ça, sûre.
    Rien de bon pour soi même. S’isoler et fuir, c’est se mentir. C’est parfois plus facile de se mentir que d’accepter ce que l’on est….
    Le début de la fin, oui, c’est exactement ça.

    Ecrire cette histoire a été salvateur pour moi. Même si elle est assez « plombante », sourires!!!!!!
    J’espère que la vague pessimiste a vite laissé place à une grande vague de dynamisme !!!! :-) :-) :-) :-)
    Bisous p’tit loup !

  6. Juan dit :

    Une petite promenade sur la plage avec toi à discuter de ta dernière expo et de mes dernières lectures…

    Bonne nuit…

    Dernière publication sur Iwazaru 言わざる : 64-143

  7. lezardsdhiver dit :

    A mon tour de te mettre un peu la pression…. A quand des nouveautes lol, bon j’espere que la reprise s’effectue en douceur et si y a des mechants envoie moi les j’en mange un tous les matins lol….
    Bisous a bientot..

  8. Philippe dit :

    J’ai beaucoup aimé ce passage tout simple: « Il n’avait jamais su dire les choses. Bien qu’originaire du sud, c’était un taiseux. Il vivait la nuit, hors des regards du monde, dans une tanière flanquée d’une lourde porte. » peut-être parce que je connais un peu la difficulté de dire les choses. Je pense en tout cas que ce passage pousse le traitement de l’indifférence dans une voie un peu plus complexe: qu’est-ce que l’indifférence, ne pas savoir dire les choses est-ce pareil, est-ce dû à une indifférence que l’on se cache ou à une fuite?
    Merci pour cette nouvelle histoire qui m’a fait réfléchir sur moi en plus du plaisir des mots!

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