Isabelle SZLACHTA, une âme d’artiste

12 juillet, 2007

DERNIER VOYAGE

Classé sous Eclats de mots,Nouvelles — Isabelle @ 0:43

(dernier voyage, composition musicale de Gégé, L’antre du loup qui dort)

Merci à toi

 

Cela faisait longtemps que Lauren avait une gigantesque étoile de mer à la place du cœur.

Elle l’étouffait de l’intérieur de ses bras visqueux, et ranimait des braises rouges dans son corps dès qu’elle devait prendre une décision délicate…

Elle était ce soir, recroquevillée dans le fond d’une bouteille, une lanière de rock fouettant son cerveau.

Elle se racontait une fois de plus l’extraordinaire histoire de sa vie.

Sans rien oublier.

Ni ses succès, ni ses échecs, ni ses prouesses de séductrice, ni ses talents d’un soir.

L’alcool qui dégringolait dans son estomac coulait un sceau de cire sur la tombe de ses souvenirs.

Son regard maigre devenait brutal.

Un corps desséché contre l’adversité, réfugié dans le mauvais temps.

Ses idées noires devenaient coupantes et elle creusait à grands coups ses plaies intérieures.

Il fallait que ça saigne.

Partout.

Elle s’arrachait la vie comme une ratée.

Elle n’avait pas souri depuis bien longtemps et elle utilisait toute sa vivacité au service de la grande besogne qu’elle avait entreprise.

La destruction de sa propre vie…

Par les pensées, elle avait maintes fois anéanti toutes celles et ceux qui avaient osé, de près ou de loin, tenté d’être complice d’un espoir fugace.

Pas de place pour le bonheur ici.

Elle sentait frémir l’abrasif de ses pensées sur sa peau comme on sent la morsure d’une flamme.

Sans bouger de sa bulle, elle phagocytait chaque être humain ayant côtoyé les minces éclats de plaisir qui avaient pu la toucher…

Et les traits de leurs visages s’estompaient un peu plus de jour en jour.

Tout lui échappait.

Comme si elle devenait aveugle.

Comme si elle voulait définitivement fermer les yeux sur la vision peu reluisante de la femme qu’elle était devenue.

Le cri bleu et glacé d’un cormoran l’extirpa de son sommeil éveillé.

Son tee-shirt noir était collé sur sa peau.

Comme une mue trop petite…

Ce soir tout le monde était mort.

Sa vie était morte.

Ceux qu’elle avait cru aimer.

Même Lui.

L’image même de son fils, qu’elle n’avait pas vu depuis deux ans, s’était brouillée comme le reste…

Elle n’avait jamais réussi à lui dire qu’elle l’aimait, et elle savait qu’elle ne lui dirait jamais.

Seule au monde.

Comme toujours.

Le ciel noir et sombre l’avait grisée autant que le whisky.

Ses yeux, parfois exorbités, cherchaient à toucher la nuit au travers des larmes de sang qui ruisselaient le long de ses joues creuses.

Le sommeil que Lauren achetait par tubes ne venait plus à bout de ses cauchemars qui la hantaient sans cesse.

Plus un seul espace libre pour la tendresse…

L’horloge ciselait le temps à coups de hache réguliers.

Les secondes s’égrenaient comme des petites guillotines invisibles.

C’était l’heure.

Lauren prit son sac et s’engouffra lentement dans la BM noire.

D’un geste automatique, elle glissa la clé de contact dans la petite fente.

Le moteur ronfla, presque rassurant.

Lauren lança un dernier regard à cet univers qu’elle quittait une fois encore.

Comme si c’était l’ultime fois que ses yeux embrassaient cette petite maison perdue au bord de l’eau, battue par les tempêtes.

Une dernière fois…

La dernière nuit…

Elle était à bout de tout.

Au bout de tout.

Au bout de sa vie.

Elle ne supportait même plus l’image glauque et déformée que lui renvoyait le pare-brise, éclairé par les petites lampes vertes du tableau de bord.

Elle lâcha le frein à main comme on lâche le courage d’affronter la vie.

La voiture glissa sur le petit sentier caillouteux qui conduisait au bout de Roscoff, là où la mer avale la côte sans rien demander aux humains.

La BM commençait à prendre de la vitesse.

Lauren était bien. Tout allait comme elle le voulait.

Le whisky dansait dans sa tête au son de Let it be murmuré par le radiocassette.

Il ne restait que quelques mètres à parcourir.

Une éternité retournée comme un gant de velours sur une vie trop intense et parfois dénuée de sens.

Dans quelques secondes, l’horloge se tairait, pour toujours.

Enfin la voiture parvint aux lèvres de la mer.

Lauren n’eut le temps que de saisir le regard posé au bout du sentier.

Il était là, immobile et debout.

Comment avait-il su être au bon endroit, au bon moment…

Le jet de braises qui jaillissait des yeux de Jack dégoulina dans le regard de cendre de Lauren.

Un regard déjà éteint…

Elle aurait voulu, à cette seconde…

Elle aurait voulu embrasser l’éternité…

Elle aurait voulu garder cette lumière éclatante qui se mariait si bien avec la blancheur de la lune…

Elle aurait voulu arrêter le temps…

Elle aurait voulu, soudain, tant de choses…

Tout lui semblait différent…

On veut toujours trop tard…

On ne décide jamais assez…

La voiture n’obéissait plus qu’aux bras tendus de la mer.

Dommage…

Tout était perdu…

Les eaux puissantes engloutirent le véhicule dans un fracas silencieux.

Même les cormorans ne furent pas dérangés…

Il ne restait que la lune, blafarde, et Jack, debout, les yeux vidés, qui chantonnait Let it be d’une voix cassée mêlée de larmes salées.

Il lança une poignée de sable à la surface de l’océan, ferma ses grands yeux verts escarpés et brûlés par l’amour, et se dilua de l’autre côté du ciel, dans l’attente de la prochaine éclipse.

Les cormorans pourraient dormir, tranquilles…et refermer la fissure de la nuit de leurs grandes ailes blanches.

Il n’y avait juste que deux étoiles de plus dans le ciel, et Let it be, qui ondulait sur les vagues…

Texte ©Isabelle Szlachta

Musique ©Gérald Jehanno

12 Réponses à “DERNIER VOYAGE”

  1. Gégé dit :

    Wow… Je reste sans voix. Tant de similitudes avec ce que j’ai souhaité raconter dans mon interprétation musicale de « Dernier voyage »… Si tu parviens à associer le son au texte, ça serait vraiment merveilleux!
    Le désespoir de Lauren est palpable… Plus qu’une nouvelle, de la poésie en prose à mon avis! C’est beau…

  2. Isabelle dit :

    Merci Gégé.
    J’ai tout de suite pensé à cette nouvelle quand j’ai entendu ta composition. Elle ne s’appelait pas « Dernier voyage » mais « Let it be ».
    Le changement de titre s’est imposé comme une évidence.

  3. Isabelle dit :

    Voilà Gégé……
    C’est fait……
    Je lis « dernier voyage », en écoutant « dernier voyage »……
    Je trouve cette association très réussie, d’autant plus que je sais tout ce qu’il y a derrière cette composition pour toi…..
    Je te remercie vivement pour ce partage…..
    Que nos échanges puissent longtemps porter nos désirs de créer!
    Bien à toi.

  4. Gégé dit :

    Grand merci à toi également. Première expérience du genre pour moi, et tellement de choses auxquelles je ne m’attendais pas. Une très belle surprise…
    Dis, puis-je associer ton texte à mon propre article sur mon blog? Je te ferai un peu de pub à mon tour au passage!

  5. natsu dit :

    Ca me rapelle l’histoire tragique d’une amie d’enfance pleine de vie à 11 ans, dans le canabis à 15 , puis tout s’enchaîne à une vitesse incroyable , l’enfer de l’héroine , le sida qui la mange lentement, l’amertume et moi pauvre ami dont les conseils finissent par devenir des insultes dans son obsession , avec le temps nos chemins se sont separés puis j’ai apris sa mort elle n’avait que 39 ans.

  6. Isabelle dit :

    Natsu parfois la vie nous entraine dans une sorte de spirale………Les amis semblent devenir de plus en plus petits, nous apparaissent de plus en plus loin…………
    Même si l’on sait que leurs mots sont justes et pleins de bon sens, à ces moments là c’est un langage qui nous est hermétique………..
    …………et comme dans ma nouvelle, parfois, c’est trop tard……….
    Bien à toi.

  7. Helen dit :

    Bravo
    très très beau
    texte musique et tout

    Helen

    Dernière publication sur Méméring Blog : Retour de franck77

  8. Maria dit :

    Oui… de la poésie bien sûr! Et de la bonne avec ça.
    L’ensemble est somptueux et la musique un écrin pour tes mots magnifiques dans leur tragédie.
    Bises Isabelle et félicitations à Gégé aussi.

    Dernière publication sur poésie émoi : INDEX

  9. Isabelle dit :

    Maria,
    Tes mots me font chaud au coeur. Toi, si habile avec les mots, je suis comblée que les miens puissent te toucher!
    La musique composée par Gégé est, je suis bien de ton avis, superbe.
    Merci pour lui.
    Sincèrement.

  10. Coriolis dit :

    Merci bcp pour votre petit mot… Je suis déjà venue plusieurs fois me promener dans votre espace sans me souvenir si j’y ai laissé un message ! Sachez que j’apprécie énormément votre blog… pour ces mots, sa valeur artistique et sa musique !!! Au plaisir de vous relire, bien à vous ! :o )

  11. Fëanor dit :

    Une nouvelle de plus que je lis, toujours le même plaisir, et toujours la même petite boule dans la gorge à la lecture d’une prose si jolie et si triste. Et pourtant, il me reste, même ici avec cette fin dramatique, toujours comme une note de joie, quelque chose qui vous dit qu’il faut accepter que les choses soient ainsi, que ce n’est finalement pas la fin du monde mais juste le cours des évènements, si dommage soient-ils.
    Merci pour cette nouvelle et je me réjouis d’en lire une nouvelle!

    Fëanor
    http://feanor.romandie.com

  12. unechti dit :

    Cette musique m’envoûte littéralement…Merci Isabelle d’êvre venue chez moi et par la magie des liens du net, m’avoir fait découvrir tes oeuvres et celles de tes amis, nous sommes tous artistes dans l’âme plus ou moins, nos chemins se croisent, se font et se défont, j’aime à venir le soir vers chez toi…biz et bonne nuit !

    Dernière publication sur Mon CHTI blog : Anecdote : In est partout , et partout solidaire !

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