Isabelle SZLACHTA, une âme d’artiste

5 juin, 2007

JOUR MAUVE

Classé sous Eclats de mots,Nouvelles — Isabelle @ 19:37

Vous trouverez aussi ce texte chez Maline

Jour mauve

Je marchais depuis longtemps dans le sable lourd.

Le ciel chargé virait démesurément au mauve.

Des voiles battaient le vent. Doux et impétueux à la fois.

L’air était mordant. Comme seul le rivage marin en détient les secrets.

J’aurais pu rester une éternité plombée dans les va-et-vient de la mer. Prisonnière de ce pays plus glacial encore qu’à l’ordinaire, et, paradoxalement, j’étais plus libre que jamais, sans savoir le gouffre qui allait m’avaler…

Entre le ciel et la mer…

Ce jour mauve.

Comme moi.

Comme lui…

Il s’est imposé cette journée là, incontournable. Mêlée de regards qui me déshabillait.

J’aurais voulu déposer des brassées de fleurs aux fenêtres de ses yeux morts. Conduite irrésistible. Je me suis hissée sur ce traître sentier qui donnait l’accès au trésor. Il était en dehors du temps. En dehors de tout. D’un frémissement de paupière, il avait déballé toute la tendresse du fond de son cœur trouble et nébuleux. Son murmure était musique, et avait fait naître des ailes sur mon corps de chenille.

J’aurais voulu hurler de désir. Et malgré tout, en moi, un silence se faisait, imposant, monumental. Ses yeux étaient suaves comme des collines dans la pénombre, et ils révélaient tous les frissons humides de l’air breton dans lequel ils avaient poussé.


On aurait presque pu toucher du doigt les ombres opaques des nuages. Rêverie d’un nid d’eau salée sous un ciel étiré, déroulé sur le lit du sable…Il marchait sans but, comme sur un fil, qui se serait détaché du tissu déchiré de son passé.

Il avait régné en despote, il y a longtemps, sur chacun de ses gestes, sur le cœur des femmes, sur ses idées merveilleuses. Traqueur opiniâtre. Avec comme armes son intelligence aiguisée, son regard de cendre et ses mots de braise. L’étau se refermait. Irrésistiblement. Il jonglait avec moi comme avec le reste et il occupait ma vie comme un fantôme rôdant dans ses souvenirs. Il jonglait avec la vie. Avec la mort. Avec les mots. Avec les âmes. Avec tout. Il avait des scorpions plein la tête, et j’aurais dû voir que ses paupières fendues ne laissaient filtrer que des javelots plus effilés que des aiguillons. Il détestait la vie. Il détestait la mort. Il détestait l’univers entier qui, disait-il, ne lui accordait pas de place… Il avait souvent l’iris sombre d’un loup divagant. Je savais que chacune de ses promesses ferait germer en moi une petite mort… Que j’en deviendrais folle et que mes splendides yeux de jade regarderaient l’ombre pour toujours. Que l’alcool envahirait mes nuits. Et que des couleuvres glisseraient dans mes jours, s’étireraient en longueur comme les ciels de son enfance. Il a fallu peu de temps pour que je sois autant troublée que délitée… Il jouissait de mes blessures et aimait me voir doucement me décomposer… Il avait ficelé mon envie de vivre. Ce qui est cassé le reste à jamais. La vie n’est pas une fiction. Je n’étais qu’une jolie colombe à plumer. J’en avais la carrure. La cervelle aussi. Certes, la cambrure que mes reins dessinaient n’aurait pas fait dresser un mort. Mais j’avais un grain de peau qui interrogeait la vie, qui frôlait l’espoir, et qui nourrissait ses chansons… Cela lui suffisait. C’était tout ce qu’il voulait.

Il ne cherchait pas l’amour.

Il ne cherchait rien.

Il prenait l’extase superficielle quand elle passait, puis disparaissait et s’enroulait comme un ver dans sa coquille enfumée, nourri de ma vie et de mes blessures. Je savais que je ne connaîtrais que la solitude légère au coin de la cheminée qui crépite, à l’abri de la hauteur du rempart de son cœur de granit. Je n’aurais que le silence glacé des draps étalés dans le désert aride où ne pousseraient jamais les promesses. Je savais que je finirais comme les autres, hirsute au fond d’un trou. Et pourtant, je l’aimais… Mal au cœur. Mal au corps.

Mon amour entier et vertigineux ne le touchait pas…

Je n’appartenais qu’au cercle des souvenirs soumis, comme toutes les autres… Je sentais la fin proche.

J’aurais tant eu besoin de son cœur pour y mourir.

Je ne voulais plus parler d’avenir… Plus de projet. Juste caresser du doigt un peu de tendresse, comme des gouttes de rosée qui perlent au bout d’une pousse de rose… Sans un mot.

Lasse et incomprise…

Seule et inutile…

Isolée du monde…

J’aurais juste voulu déposer des brassées de fleurs aux fenêtres de ses yeux morts… Aux fissures de son corps fermé, englouti par son enfance douloureuse et par son passé ourlé d’or et de diamants… J’ai choisi un jour mauve… Souvenir indélébile à jamais gravé sur le cristal de ma mémoire, pour fermer les yeux.

Pour toujours.

Ingérée par la nuit noire.

Une bonne dose de Stillnox avait suffi pour diluer ma peine doucement, petit à petit, dans les méandres de mes désirs inassouvis… J’ai insensiblement fermé les yeux comme on ferme une porte avant l’orage.

Sans fleurs aux fenêtres de mes yeux morts. J’aurais juste été un grain de Vénus, passé devant un soleil éteint, et je verrai, de là-haut, comment le bonheur glisse innocemment des doigts comme une poignée de sable lourd, dans un jour mauve…

©Isabelle Szlachta

7 Réponses à “JOUR MAUVE”

  1. fleurdesel dit :

    Bonjour Isabelle,
    mais tu es aussi écrivain…
    Tous les arts à ton arc… vraiment bien. Je suis impressionnée…
    Une artiste complète…

    Merci pour tes très gentils commentaires…
    Bisous.
    Fleur de Sel

  2. lusina dit :

    C’est un très beau texte, Isabelle, et qui m’a rappelé quelqu’un…

  3. Isabelle dit :

    On écrit toujours un morceau de soi….et si ça peut résonner sur la vie des uns et des autres, c’est tant mieux!
    Merci pour vos passages ici. Soyez toujours les bienvenus.

    Isa

  4. maline dit :

    Bonjour âme d’artiste! Texte très touchant… Et j’y suis d’autant plus sensible que son titre résonne particulièrement pour moi… « On écrit toujours un morceau de soi…. » (isa szlachta) est également une citation que je retiendrais car tellement vraie !
    J’ose souhaiter te voir décliner le mauve, le violet ou toute autre couleur de ta palette sur mon blog (tout récent!) : http://maline.unblog.fr/, et peut-être viendras-tu effectivement y laisser ta griffe d’artiste…
    Amicalement
    Maline

  5. maline dit :

    Merci d’avoir inauguré – et de si belle façon – la rubrique des couleurs imaginaires… ! Tu trouvera effectivement sur mon blog un extrait de cette nouvelle (merci de me l’avoir « prêtée » :) ) avec un lien vers la version intégrale originale… !
    A bientôt,
    Maline

  6. Philippe dit :

    Je découvre tes nouvelles petit à petit (et pas forcément dans l’ordre…) et c’est chaque fois un plaisir.
    Celle-ci est terrible, tu as une façon de nous faire entrer dans un monde à la fois cruellement réel, palpable et trivial (les stillnox, les reins, …) et en même temps poétique, lyrique, sentimental. J’ai été touché par ce mélange beau et triste, simple et profond.
    J’essaie de te décrire au mieux mon impression (et c’est pas évident malgré mon damné bachelor of arts en français!…) et j’espère que je suis parvenu à te communiquer au moins une once de mon sentiment de lecture.
    Je me réjouis de découvrir la suite, à bientôt!

    Philippe des rives lémaniques
    (http://feanor.romandie.com)

  7. clavil dit :

    SUPERBE !

    Je viens pour la premire fois -mais pas la dernière- visiter ton site.
    J’en ai le coup de foudre. Et après un premier passage rapide, (il y a tellement de belles choses à apprécier que j’y retournerai en prenant le temps) je constate déjà quelques points communs.
    les plaines de terres grasse du Nord (je me rends régulièrement à Zuytpeene)
    j’apprécie également Nicolas Staël

    Félicitations !
    Bien cordialement

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